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Sur le lit, son corps repose. Ramené au campement, séché, veillé par un ami cher, il est en sécurité. Son esprit, lui, est encore loin, toujours connecté à la vibration de l'arc-en-ciel. Il n'est pas sûr qu'il revienne jamais.
Elle rêve. Profondément, lentement. Le temps pour elle ne respire plus au même rythme.
Une présence immense, lumineuse. Elle. A ses côtés, une autre, plus dense. Lui. Face à face, conciliabule silencieux et pourtant limpide : curiosité, désir, transgression. De lui, puissance contenue dans la matière, coule une larme. D'elle, beauté simple et majestueuse, émane un chant intense. Deux émotions se rencontrent, onde et corpuscule fusionnent. Entité vibrante d'amour, énergie et matière mêlées. Instant suspendu, l'âme de la passeuse baigne dans l'essence primordiale, transfigurée, sa vibration à l'unisson de celle de l'amour incarné.
Puis l'intense concentration atteint un seuil critique et c'est l'explosion. Sous leur regard émerveillé, temps et espace se déploient. Expérience inédite, résultat fabuleux. Leur attention respectueuse s'étend à la dimension de l'univers naissant, fascinée. Alors tout s'accélère. La passeuse traverse la complexité croissante, des atomes d'hydrogène et d'hélium jusqu'aux étoiles, au Soleil, à la Terre, à la vie, aux mammifères, aux primates, à l'homme, la conscience. Fil ténu d'une vibration qui se fragmente pour mieux ensemencer, puis se concentre à nouveau en une singularité : elle.
A l'image de l'entité première, elle est la vibration incarnée. Ainsi, elle résonne avec l'univers entier. Portée par ce chant qui est le sien autant que celui de la première elle, elle retrouve la conscience de son être, de sa respiration et ouvre les yeux.
L'arc-en-ciel, lumière frappant l'eau, lointain reflet de l'instant premier, l'a menée vers la clef de son unicité. Entière, rayonnante, elle verse une larme de joie et entonne l'air familier, bouclant la boucle. Dans le campement entier, et la forêt au-delà, le monde s'arrête, touché par la grâce des retrouvailles avec un amour familier et pourtant si lointain, le cœur sous le charme d'une émotion immense. Jamais plus qu'aujourd'hui la passeuse n'aura été le trésor de sa tribu, son lien avec l'âme du monde, l'amour primordial.
Le vent pernicieux ne cesse de lui rabattre les cheveux dans la figure et l'humidité ambiante les transforme en mèches collantes. Elle a beau se dégager régulièrement le visage, rien n'y fait, les bourrasques sont d'une constance qui lui fait défaut. Elle finit par lâcher prise et cherche à se concentrer sur le sentier. Car mettre un pied devant l'autre n'est pas chose aisée quand la bruine et le brouillard se conjuguent pour engluer le paysage. En désespoir de cause, elle renonce et s'assied dans l'herbe trempée, épuisée et transie. C'est toujours mieux que de se perdre. Un temps abrutie par la fatigue, elle dépose son sac à ses côtés et observe plus posément l'espace autour d'elle. Faute d'inspiration matérielle pour améliorer sa situation, elle laisse son esprit s'imprégner du nuage dans lequel elle baigne. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : un nuage. Elle n'est plus très loin du col, et à cette altitude, un de ces paresseux marcheur d'azur a dû passer un peu trop bas et rester accroché dans la pente.
Elle entonne un air cent, mille fois répété, familier, intrinsèque, et tandis qu'une part d'elle-même savoure ces retrouvailles, une autre s'enroule autour de l'infiniment différent. Curieuse exploratrice, elle s'étend peu à peu. De la molécule unique autant que multiple au nuage immense et protéiforme en passant par la goutte ronde aux frontières souples et le ruissellement mouvant sur son visage, chaque niveau de complexité lui présente une nouvelle énergie, subtile nuance de la précédente. Ravie de cette découverte, elle danse de l'une à l'autre, goûtant sans cesse de nouvelles variations.
Et la merveille brusquement, se révèle : l'eau résonne, elle chante peu à peu avec elle l'air familier. L'eau l'accueille, reçoit sa vibration avec la joie simple d'un enfant, la tendresse d'une mère, la passion d'une amante, la pudeur d'un père. Tout entière dans une goutte démultipliée à l'infini, elle est l'eau, l'eau est elle. Présente comme jamais et totalement perdue, elle flotte dans une félicité indicible, quand survient le couronnement, qui les frappe de plein fouet : la lumière. La résonance alors s'amplifie de cette énergie nouvelle, étincelante qui d'abord étrangère vient se fondre dans la beauté qui l'attire. A son tour, elle devient elle, se met au diapason de cette vibration de la belle qui repose, en une apogée infinie.
Lorsque ses compagnons la retrouvent enfin, elle est étendue au sein d'une mare translucide. Dans le ciel presque dégagé, un nuage qui s'éloigne a peint un superbe arc-en-ciel, miroir de ses yeux grand ouverts. Son visage est transfiguré, son corps détendu flotte. Elle respire à peine et pourtant la vie en elle brille comme jamais. Elle irradie une félicité qui les laisse un moment interdits, plongés à sa suite dans cet instant de grâce.
L'envolée délicate des mots dans l'azur emporte avec elle son coeur émotionné. Restés seuls sur la terre immobile, son corps et son esprit s'endorment pour un temps, abandonnés. Sa voix résonne, intonations subtiles qui éveillent la nature autour d'elle. Sur les ailes de son chant se perchent de jeunes pousses de fées, attirées là par le miel des sonorités suaves.
Elle n'est plus que cette vibration qui est le chant du monde, l'expression du merveilleux, l'essence de la vie. Elle s'y perd, s'y retrouve. Et bientôt s'évanouit en une dernière note cristalline, qui sonne la fin.
Un coup de vent et comme une vague se propage à la surface mouvante du champ. Le mat succède au brillant en une souple ondulation, dans la lumière dorée du soir. Respiration calme du géant endormi sous la colline, la brise suit son chemin et arrive au bosquet.
Le doux bruissement des petites feuilles murmure à mon âme une légende ancienne, un tourbillon emporte de la mousse sèche jusque sur mes genoux et dessine un mandala d'automne. Deux feuilles, l'une dorée, l'autre rouille, descendent en tourbillonnant de l'arbre en surplomb et viennent le compléter en une asymétrie dynamique.
Instant unique, fragile, suspendu. Perméable à la musique du vent, je ne suis plus qu'une vibration de plus mêlée aux sons comme aux couleurs.
La brise passe, le dessin se brouille, seule reste la résonance lumineuse en mon coeur.
Soleil intérieur éveillé par la simplicité dépouillée de la nature en automne.
Rayonne.
Fracture mentale. Instants suspendus au bord du gouffre. Le jeu des mots est fragile, instables échanges de virtuosité sémantique, passes d'armes à la Molière et embrasements des plumes. La communication comme un combat, l'échange tendu des personnalités fières. La corde tendue est fine, presque imperceptible et bientôt tout s'écroule.
Débandade, dégringolade. Les masques tombent. Les personnalités s'écroulent. Les essences s'éveillent timidement, les vibrations s'élèvent. Ballet de fréquences, fusion des harmoniques, une vibration naît, s'étend, s'épanouit.
Embrasement des êtres, la vibration ondule comme une corde dans l'espace et le temps. Une Larme, un Chant. Rencontre des énergies au cœur du néant. La Vie qui vibre, longtemps, lentement, sûrement. Comme un arc tendu dans le Vide et bientôt, une bulle improbable. Éclatement. Enfle, enfle, et l'Univers naît.
À nouveau, Amour, échange, et sous leur regard émerveillé, Sûl. Le monde naît, renaît, et chaque embrasement est une découverte. Comment le protéger ? De lui-même, et surtout, de l'Autre ? Une clef, des clefs. Vite, une Porte, fermée à la volonté, ouverte au hasard. Frontière perméable et infranchissable.
Voilà l'origine de toute l'histoire. Sûl et l'Univers. Deux espaces-temps, deux émergences. Une même énergie. Si proches, si lointains. Et entre eux, une porte. Et une clef.
Une ? Trois plutôt, et celle qui les trouvera, et les activera. Car ce qui est séparé doit être réuni, pour le pire ou pour le meilleur, mais inéluctablement, insensiblement, quoi que l'on fasse, Sûl fait partie de nous, de plus en plus. Car elle s'éveille, celle par qui le Merveilleux ressurgira, celle qui saura trouver et éveiller les clefs de la porte qui fut forgée il y a longtemps.
Eledhloriel, Ethanfalael, Erebhsifael. Trois aspects, trois essences, une seule vérité : le Merveilleux au cœur de l'Univers. Pour que renaisse la vibration, le chant du monde et la larme de Sylnis. La grande et belle Sylnis, origine et terreur de Sûl.
Amertume et désenchantement doivent être balayés par celle qui marche, sans savoir où elle va. Elle suit son chemin, cherche l'Autre. Et parce que tout son être tend vers cet autre, parce que la déchirure initiale la marque, elle est le symbole de ce qui sera réuni. Deux ombres qui se retrouvent illumineront nos cœurs de l'éclat de la Merveille.
Miel des jours, Soleil de la nuit. Isalisëa, Estelle. L'étoile du renouveau entame son long périple vers les retrouvailles improbables de la vibration, ténue mais tenace, qui est le fond commun des deux mondes. Cette onde subtile mais délicieuse, harmonique pure et vierge, écho lointain qui sonne juste derrière l'oreille, oui, là, juste à côté, frôlant vos cheveux, sentez-vous ce souffle ? C'est elle, énergie précieuse et fugace de l'éblouissement à venir.
Celle qui ne cherche qu'elle-même trouvera tout le reste. Tournée vers l'extérieur, elle ira au plus profond. Elle marche, marche, et quand elle s'arrêtera, elle sera arrivée.
Elle, la belle, Est-elle ?