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Une envie de simplicité et de calme guide ses pas vers un petit ruisseau qui s'écoule, l'air de rien, le long d'un vallon oublié, planté d'arbres en rangs serrés et où la lumière ne pénètre qu'à certaines heures du jour. Au cœur de ces heures, elle s'engage dans la pente douce, rejoignant le ruisseau qui devient son guide. Elle progresse lentement, cherchant à déranger le moins possible cet écrin de silence et de fraîcheur, et parvient enfin à proximité du glouglou familier. Elle écarte les branches d'un dernier arbuste qui enjambe le cours d'eau et la voilà.
Mince filet qui sourd de la mousse au fond du vallon, tombant avec un rire clair dans une vasque naturelle, roche creusée par la minuscule chute d'eau et le ruissellement perpétuel. Source insouciante, au chant léger, si loin de la gravité de la source de la rivière. Quelques fleurs graciles l'entourent d'un halo de couleur vives, jaune, rose, bleu, qui ressortent sur le vert sombre de la mousse et le vert tendre de leurs feuilles. On distingue à peine le gris mêlé de noir et de blanc du granit sous la mousse rampante et l'eau miroitante. Pourtant, sa présence est nette, massive. Malgré l'apparent abandon du lieu, la pierre n'est pas d'ici, quelqu'un l'a disposée là il y a fort longtemps, laissant le soin à l'eau d'y faire son trou.
Encore aujourd'hui, il émane d'elle une sensation de déracinement et une douleur sourde. La passeuse s'accroupit à ses côtés, pose tendrement sa main sur sa surface glissante et murmure pour elle des paroles apaisantes. Puis elle vient s'asseoir au-dessus de la source et puise dans la coupe de ses mains jointes un peu d'eau glacée. Elle contemple dans ce lac minuscule le reflet des frondaisons où se mêlent ombre et lumière, puis, saisit d'une intuition soudaine, dérange légèrement le miroir liquide de son souffle. Après une longue inspiration, elle fredonne quelques notes et plonge son regard dans le puit sombre qu'il est devenu avec une légère appréhension. Un courant froid l'enrobe et l'emporte.
Noir. Néant. Oubli.
Lorsqu'elle sort de sa torpeur, les deux pieds dans l'eau glacée, elle trouve dans sa main une longue plume d'un noir bleuté et remercie en silence la présence qui l'a accompagnée et sans doute ramenée. Elle sait que les souvenirs afflueront plus tard, cette nuit peut-être, sous la protection de la lune, et prend le chemin du retour avec une dernière pensée pour la pierre oubliée.
Elle a marché longtemps, suivant le fil ténu d'un chatoiement particulier dans la végétation, qui venait comme chatouiller son âme. La forêt l'a accueillie, a guidé ses pas, ajoutant à la souplesse d'une branche devant son torse, aplanissant une racine traîtresse, agrandissant l'espace séparant deux ronciers. Intriguée par ce jeu de piste, elle vient de ramper sous les branches basses, aux feuilles rondes, d'un grand houx, et se relève dans une clairière ovale, traversée de part en part par le cours limpide d'une rivière dont les murmures lui sont familiers.
Elle se trouve au pied d'une petite élévation de terrain, et l'eau tombe entre deux gros rochers dans une petite retenue circulaire empierrée et bordée de mousse. La lumière du soleil à travers les branches en surplomb fait danser sur la surface de l'eau des reflets miroitants, l'air est presque immobile, la température clémente. Le seul bruit perceptible est le glouglou de la petite cascade. L'endroit est un écrin de calme féerique.
Par curiosité, elle contourne le rocher à sa droite pour observer l'endroit où la rivière entre dans la pierre, foulant avec légèreté l'herbe d'un vert sombre. Et là, surprise, point d'eau, nul courant en amont. Elle saisit alors toute l'importance de l'endroit, et la retenue dont fait preuve la nature en ce lieu d'enfantement. Elle s'avance sur la roche, au-dessus du petit lac tranquille, et s'assied, goûtant la fraicheur de la pierre qui monte en elle, les yeux fermés pour ne pas risquer de croiser son reflet sur le miroir d'eau. Elle connaît les risques aujourd'hui, et sachant la journée bien avancée, prône la prudence pour ne pas se perdre alors que le temps n'est pas venu. Elle n'a pas été appelée pour passer cette porte, pas encore, mais pour la découvrir, l'apprivoiser.
Une fois son corps refroidi, elle se laisse glisser le long du rocher et s'immerge dans l'eau glacé avec un frisson de plaisir. Puis elle se retourne et une fois ses yeux à hauteur du son de la source jaillissante, elle rouvre son regard à ce spectacle ravissant, emplit ses mains en coupe de l'onde naissante, et boit comme un nectar le fluide de vie. Enfin, elle s'allonge et s'immerge pour un long moment, bercée d'eau vive à l'intérieur comme à l'extérieur. Nettoyée, purifiée, elle quitte alors rapidement la clairière, sans un regard en arrière, laissant comme un sentier de pas mouillés.