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Pas de Passeuse aujourd'hui, ou alors peut-être ce soir, nous verrons bien. En revanche, j'aimerais vous faire partager une note écrite en juillet 2005, que j'avais décrite comme une "profession d'identité " et qui est toujours d'actualité :
Car si je suis depuis ma petite enfance fascinée par le feu, c'est bien l'eau qui présente la plus grande affinité avec mon être. Si j'étais un Nephilim, je serai très certainement une Naïade. Et je choisirai de porter le nom d'Eledhloriel. Tout ceci n'a de sens que pour moi, bien sûr, mais peut-être en trouvera-t-il pour vous au fur et à mesure...
J'ai soif de mer, de vagues, d'écume, et surtout du perpétuel bruissement du ressac, de ce bruit qui devient fond sonore, support fluctuant de la rêverie marine. Le ronronnement de l'ordinateur me porte moins, forcément. Le vent aussi me manque, chargé d'embruns ; les aiguilles et les pommes de pin ; les chênes verts en pleine croissance ; la chambre de la citerne, fraîche et blanche ; le sable froid sous les pieds nus à la nuit tombée ; les lucioles dans les buissons, près du mur de l'hôtel ; les puces de mer qui assaillent les mollets en grappes sautillantes ; la maison du banquier et son toit pointu face à la mer ; les dunes, espace intermédiaire et flou ; la source de sainte Anne, qui à mon grand regret n'est plus potable ; l'échine de pierre du dragon en haut de la colline...
Trezaël en un mot me manque. Vent et sable. On ne saurait mieux résumer ce lieu unique, patrimoine inestimable, héritage précieux entre tous. Sauf peut-être la mer. Mais Trezaël n'est pas la mer, c'est le lieu à côté de l'Océan, celui d'où l'on peut approcher la grande étendue. Un havre de paix aux frontières de l'immensité marine. Car la mer n'est pas une résidence, c'est un lieu d'échange, un réceptacle, un interlocuteur non sans danger. Il est bon d'avoir un port d'attache lorsque l'on côtoie la mer, et Trezaël joue ce rôle à merveille.
Mais mon
exil n'est que temporaire, et quand viendra le temps des retrouvailles,
je les savourerai avec d'autant plus de plaisir que la séparation aura
été longue. Sur ces sages paroles, par lesquelles je cherche autant à
me persuader qu'autre chose, je vous laisse, amis.
Elle est loin, au-delà des eaux ; je lui ai promis de revenir la voir un jour. Avec qui.? Je ne sais, peut-être seule, comme en pèlerinage pour retrouver dans le vent quelque odeur de son passage...
Quand la brume, par ailleurs toujours présente à l’horizon, se rapproche lentement, comme un chat malicieux, et encercle l’île, Ouessant devient l’égale d’Avalon ; l’écume furieuse se mêle au vaste nuage opaque et l’océan immense devient la mer d’été. En ouvrant grand l’œil perçant de notre imagination, nous pouvons distinguer au loin, derrière la brume, les rivages de Glastonbury et notre oreille, guidée par la magie de Morgane, peut entendre sonner les cloches du couvent. Ici, les pierres boivent les murmures humains et seuls la course du vent, les korrigans et les sirènes font glisser leur chant sur la lande.
Perchée en haut d’un chaos de rochers, elle observe un homme qui dort. Il a l’esprit tranquille et le visage serein. Il a le cœur étrange des enfants du poète, mais derrière ses paupières brille une étincelle qui l’en distingue. Il est sans crainte parce qu’il ignore où il vient de sombrer. C’est un homme qui dort. L’esprit qui l’aime est loin, elle l’entend qui chante la complainte des landes perdues.
Bientôt, il a peur du vent, de l’arbre immense et de la mer qui rugit en bas de la falaise ; il veut rejoindre le soleil et la lumière, la chaleur au-delà des nuages et de la brume. Elle a forgé des ailes pour ses pieds effrayés et il s’envole vers la douceur de la pêche, lumière tendre au goût sucré, tandis qu’elle rejoint l’arbre et retrouve avec bonheur le siège calme de ses branches. Elle caresse doucement la couronne de bois et la repose à ses côtés. Le grand cerf brame, il est toujours le maître.
Toujours. Toujours à mes pieds la mer. Toujours à mes narines des odeurs océanes. Toujours à mon cœur l’espérance. Toujours à mes yeux l’écho triste de l’absence sur l’horizon. Aucune voile sur la mer, ni noire, désespoir, ni blanche, unique chance. Parfois une main sur mon épaule réchauffe mon cœur. Souvent mon regard accroche une voile grise ou marron et mon esprit la fait blanche pour un instant. Le temps d’un battement de cœur qui résonne jusqu’à l’île. J’ai depuis longtemps versé toutes mes larmes ; parfois une inconnue vient me prêter les siennes.
Ce soir leur départ distant d’un mois ôte toute raison d’être à mon attente. Je dois partir pour l’oubli. Mon existence n’a plus d’avenir. Mon peuple peu à peu m’oublie. Sentier en pente jusqu’à la plage. Sable froid. J’ôte ma robe blanche. Derrière le brouillard d’automne, masqués, les flots si longtemps scrutés, en vain. Vaguelettes glacées sur mes orteils. Effleurement délicat. La Mer scintille sous la Lune. Je m’avance au sein des flots. Sur mon corps les algues vertes sont autant de bijoux. Soudain surgi de la brume, un bateau à large voile noire de deuil me frôle et se dirige vers le port. Saisie d’un vertige glacé, je plonge vers les profondeurs où les souvenirs s’effacent, où, j’en suis sûre désormais, je vais retrouver mon âme sœur.
Elle portait un foulard jaune, morceau de soleil qui protégeait son cou de la morsure du froid ; sur sa nuque, une pique en bois retenait son abondante chevelure rousse. Un coup de vent défit le précaire assemblage, mais elle ne prit pas la peine de soumettre à nouveau cette masse rebelle ; elle était lasse de se battre contre leur propension naturelle à la liberté. Elle arborait une longue jupe rouge, qui avait été une corolle posée et sage et flottait maintenant au vent comme la voile d’un bateau dans la tempête. Ce souffle du large, salé, fit briller ses yeux. Immenses et limpides comme l’eau du ciel, ils reflétaient la joie que lui procurait cette lecture interdite. Elle était allongée sur l’herbe rase qui bordait le vide surplombant. La mer rugit et elle ne put réprimer un frisson, sans savoir pourtant s’il provenait de l’intensité des mots ou de la furie des flots. Malgré tout, elle continua sa lecture, imperturbable. Pour rien au monde elle n’aurait renoncé à cette heure volée, à la fois piège et privilège, instant suspendu au bord de la falaise.
Elle aurait voulu crier aux flots le génie des mots, mais les gémissements du vent auraient couvert sa voix. De plus, l’Océan devait déjà connaître cette intense félicité de voir de simples signes traduire des sentiments et des sensations, des idées si complexes et véhiculer ainsi d’esprit en esprit une pensée si essentielle. Il devait même, lui qui avait tant vécu, receler des mystères bien plus profonds, des secrets primordiaux que détiennent seuls ceux qui sont aptes à en supporter la charge. Il devait être le réceptacle universel des initiations.
Soudain, une rafale plus violente que les autres lui arracha le livre des mains et seule sa souplesse, comme décuplée par l’imminence de la catastrophe, lui permit de le récupérer, avec une vélocité dont elle ne se serait jamais crue capable. Elle se retrouva debout, tremblante, serrant l’ouvrage sur son cœur. Soudain privée du rempart de la lecture, elle se sentit minuscule au milieu des éléments déchaînés, perdue dans un monde, sinon hostile du moins indifférent, de toute façon immense. Un moment, elle n’en comprit plus la raison, elle en perdit le sens. Mais elle se reprit, songeant au Livre et à sa lecture encore inachevée. Fébrilement, elle chercha sa page et se replongea dans cet univers clos.
Brusquement, le vent tomba, la mer se calma. Il n’y avait plus rien. Tout était fini. Le Livre était terminé. Elle avait achevé le dernier mot de la dernière phrase de la dernière page, et le Livre avait disparu, à jamais silencieux. Elle resta un moment interdite, puis se rapprocha insensiblement du bord de la falaise. Elle étendit lentement ses bras vers le ciel, ferma les yeux et confia son destin à la course du vent, prête à suivre le Livre de l’autre côté. C’est le corps et l’esprit totalement tourné vers l’Ailleurs que le remords la surprit. Si elle partait, que resterait-il du Livre en ce monde ? Désormais elle était le Livre, elle portait en elle l’essence de son message, germes endormis n’attendant qu’un cœur ouvert pour s’épanouir.
Elle rappela alors son esprit de la cime des rêves espérés, replia ses ailes et, bien malgré elle, resta sur Terre.
Je suis celle qui calme l’incendie et apaise la brûlure ardente.
Je suis celle qui façonne le roc et offre au monde mille et une effigies.
Je suis celle qui fige le métal et fait éclater la coque d’argile.
Je suis celle qui offre au vent les embruns piquants et peuple le ciel de nuages.
Je suis celle qui guérit l’âme des hommes et conserve leurs secrets.
Je suis celle qui berce la lune et sert d’écrin aux étoiles.
Je suis le réceptacle des initiations et le berceau du renouveau.
Je suis vasque de connaissance et dissolution dans l’oubli.
Je suis fluide de vie et courant de mort.
Je suis l’EAU, fraîche et primitive.
Je suis Océan de sagesse primordiale.