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Le vent pernicieux ne cesse de lui rabattre les cheveux dans la figure et l'humidité ambiante les transforme en mèches collantes. Elle a beau se dégager régulièrement le visage, rien n'y fait, les bourrasques sont d'une constance qui lui fait défaut. Elle finit par lâcher prise et cherche à se concentrer sur le sentier. Car mettre un pied devant l'autre n'est pas chose aisée quand la bruine et le brouillard se conjuguent pour engluer le paysage. En désespoir de cause, elle renonce et s'assied dans l'herbe trempée, épuisée et transie. C'est toujours mieux que de se perdre. Un temps abrutie par la fatigue, elle dépose son sac à ses côtés et observe plus posément l'espace autour d'elle. Faute d'inspiration matérielle pour améliorer sa situation, elle laisse son esprit s'imprégner du nuage dans lequel elle baigne. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : un nuage. Elle n'est plus très loin du col, et à cette altitude, un de ces paresseux marcheur d'azur a dû passer un peu trop bas et rester accroché dans la pente.
Elle entonne un air cent, mille fois répété, familier, intrinsèque, et tandis qu'une part d'elle-même savoure ces retrouvailles, une autre s'enroule autour de l'infiniment différent. Curieuse exploratrice, elle s'étend peu à peu. De la molécule unique autant que multiple au nuage immense et protéiforme en passant par la goutte ronde aux frontières souples et le ruissellement mouvant sur son visage, chaque niveau de complexité lui présente une nouvelle énergie, subtile nuance de la précédente. Ravie de cette découverte, elle danse de l'une à l'autre, goûtant sans cesse de nouvelles variations.
Et la merveille brusquement, se révèle : l'eau résonne, elle chante peu à peu avec elle l'air familier. L'eau l'accueille, reçoit sa vibration avec la joie simple d'un enfant, la tendresse d'une mère, la passion d'une amante, la pudeur d'un père. Tout entière dans une goutte démultipliée à l'infini, elle est l'eau, l'eau est elle. Présente comme jamais et totalement perdue, elle flotte dans une félicité indicible, quand survient le couronnement, qui les frappe de plein fouet : la lumière. La résonance alors s'amplifie de cette énergie nouvelle, étincelante qui d'abord étrangère vient se fondre dans la beauté qui l'attire. A son tour, elle devient elle, se met au diapason de cette vibration de la belle qui repose, en une apogée infinie.
Lorsque ses compagnons la retrouvent enfin, elle est étendue au sein d'une mare translucide. Dans le ciel presque dégagé, un nuage qui s'éloigne a peint un superbe arc-en-ciel, miroir de ses yeux grand ouverts. Son visage est transfiguré, son corps détendu flotte. Elle respire à peine et pourtant la vie en elle brille comme jamais. Elle irradie une félicité qui les laisse un moment interdits, plongés à sa suite dans cet instant de grâce.
Espérance de
vie, souvenirs de mort, elle oscille entre deux mondes, portant en elle la clef
qui mène à chacun d'eux et saura peut-être un jour les réunir. Oscillation
subtile, fragile, qui met son corps en tension. Elle semble ainsi vibrer en
permanence, et cette vibration se transmet à son environnement. Autour d'elle
le vert des feuilles est plus éclatant, les ombres plus profondes, les rochers
semblent animés d'un feu intérieur, ce feu qui est le sien.
À force de se tenir au seuil des mondes, elle semble par moment ne plus
appartenir au nôtre, et nous frôle tel un fantôme, surpassant les meilleurs
éclaireurs. Équilibriste virtuose, elle jongle avec les mystères de la vie et
de la nature, qui pour elle sont des évidences, tant ces univers sont devenus
partie intégrante de son être.
Elle est pour sa tribu un trésor précieux, à protéger des atteintes de ce
monde. Car l'harmonie délicate qu'elle tisse chaque jour pour ses pairs est
régulièrement menacée par les affrontements politiques. Elle n'est pas du monde
de la guerre, ses compétences sont ailleurs, et alors la protection des
guerriers lui est acquise, tout comme d'ailleurs les ressources des faiseurs et
éleveurs, car son corps ne saurait se satisfaire uniquement de l'impalpable qui
est la matière de son quotidien. Elle n’a pas non plus la pratique des
guérisseurs, mais ses inspirations leur permettent parfois de perfectionner
leurs remèdes ou d’ajouter un nouvel usage à certaines plantes ou mélanges. Elle
est à part, apportant à chacun des indications pour insuffler dans leur vie,
dans leur art, la lumière subtile qu’elle reçoit d’ailleurs. Elle est un canal
entre les mondes, une passeuse d’énergie.
Le seul art qui lui soit propre, et qui renforce encore l’amour de ses proches, est le chant. Elle chante pour déchirer les voiles invisibles des passages, mais aussi pour la beauté pure des mélodies. Alors, elle n’est plus qu’une jeune fille qui se dévoile avec pudeur. Seuls quelques privilégiés ont pu être témoins de ce chant de son âme, qui lui permet de se recentrer, de trouver en elle-même le lieu secret où s’ancrer dans ses errances. Cette vibration unique qui est elle, qui garde intacte son identité quand tant d’énergies venues d’ailleurs viennent l’habiter pour venir s’inscrire à travers elle dans le champ de notre réalité. Ainsi le chant lui donne la force chaque jour de ne pas se dissoudre dans le merveilleux et l’obscur qu’elle côtoie avec tant de facilité, trop peut-être. Il maintient la cohésion de son être et sa beauté pourrait ravir les âmes simples, à tel point qu’elle déploie un luxe de précautions avant de le laisser s’exprimer.
Les anciens ont su dès sa naissance qu’elle était à part, hors normes, et il a fallu du temps pour laisser fleurir ce qu’ils sentaient d’exceptionnel en elle. Mais aujourd’hui, elle a trouvé sa place, son équilibre. Elle n’est ni leader, ni sage, ni dépositaire d’un savoir secret, juste une lumière qui vient embellir la vie de la tribu, la relier à l’univers dans sa beauté complexe, et apporte parfois des solutions originales, un autre regard, une impulsion nouvelle, auxquels d’autres apporteront vie et corps dans leurs domaines respectifs.
Pour un peu, et certains ne se cachent pas de le penser, on pourrait croire qu’elle est l’incarnation de l’âme de la tribu.
Avant-hier il y avait une lumière superbe, vous savez, cette lumière d'automne un peu dorée qui passe à travers les feuilles de plus en plus translucides (sauf les feuilles de chêne qui virent au brun opaque). Je l'ai savourée tout au long du chemin, même si pour cela il fallait supporter une chaleur légèrement plus importante que ce que j'apprécie.
Hier en revanche, le ciel était couvert et un vent léger soufflait. Il n'y avait plus cet éclat particulier que la lumière apporte au paysage, mais j'ai apprécié la douceur que le ciel gris offrait en reposant mes yeux, ainsi que la fraicheur et le vent. Il est étonnant de remarquer à quel point le son du vent dans les feuilles peut être différent en fonction des essences d'arbres. Certaines aux feuilles luisantes produisent un son plus caoutchouteux, d'autres plus sec, ou encore un bruissement léger pour les arbres aux toutes petites feuilles sur des ramilles fines. Toute une palette de sensations qui vaut bien celle du peintre, à mes oreilles.