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Elle portait un foulard jaune, morceau de soleil qui protégeait son cou de la morsure du froid ; sur sa nuque, une pique en bois retenait son abondante chevelure rousse. Un coup de vent défit le précaire assemblage, mais elle ne prit pas la peine de soumettre à nouveau cette masse rebelle ; elle était lasse de se battre contre leur propension naturelle à la liberté. Elle arborait une longue jupe rouge, qui avait été une corolle posée et sage et flottait maintenant au vent comme la voile d’un bateau dans la tempête. Ce souffle du large, salé, fit briller ses yeux. Immenses et limpides comme l’eau du ciel, ils reflétaient la joie que lui procurait cette lecture interdite. Elle était allongée sur l’herbe rase qui bordait le vide surplombant. La mer rugit et elle ne put réprimer un frisson, sans savoir pourtant s’il provenait de l’intensité des mots ou de la furie des flots. Malgré tout, elle continua sa lecture, imperturbable. Pour rien au monde elle n’aurait renoncé à cette heure volée, à la fois piège et privilège, instant suspendu au bord de la falaise.
Elle aurait voulu crier aux flots le génie des mots, mais les gémissements du vent auraient couvert sa voix. De plus, l’Océan devait déjà connaître cette intense félicité de voir de simples signes traduire des sentiments et des sensations, des idées si complexes et véhiculer ainsi d’esprit en esprit une pensée si essentielle. Il devait même, lui qui avait tant vécu, receler des mystères bien plus profonds, des secrets primordiaux que détiennent seuls ceux qui sont aptes à en supporter la charge. Il devait être le réceptacle universel des initiations.
Soudain, une rafale plus violente que les autres lui arracha le livre des mains et seule sa souplesse, comme décuplée par l’imminence de la catastrophe, lui permit de le récupérer, avec une vélocité dont elle ne se serait jamais crue capable. Elle se retrouva debout, tremblante, serrant l’ouvrage sur son cœur. Soudain privée du rempart de la lecture, elle se sentit minuscule au milieu des éléments déchaînés, perdue dans un monde, sinon hostile du moins indifférent, de toute façon immense. Un moment, elle n’en comprit plus la raison, elle en perdit le sens. Mais elle se reprit, songeant au Livre et à sa lecture encore inachevée. Fébrilement, elle chercha sa page et se replongea dans cet univers clos.
Brusquement, le vent tomba, la mer se calma. Il n’y avait plus rien. Tout était fini. Le Livre était terminé. Elle avait achevé le dernier mot de la dernière phrase de la dernière page, et le Livre avait disparu, à jamais silencieux. Elle resta un moment interdite, puis se rapprocha insensiblement du bord de la falaise. Elle étendit lentement ses bras vers le ciel, ferma les yeux et confia son destin à la course du vent, prête à suivre le Livre de l’autre côté. C’est le corps et l’esprit totalement tourné vers l’Ailleurs que le remords la surprit. Si elle partait, que resterait-il du Livre en ce monde ? Désormais elle était le Livre, elle portait en elle l’essence de son message, germes endormis n’attendant qu’un cœur ouvert pour s’épanouir.
Elle rappela alors son esprit de la cime des rêves espérés, replia ses ailes et, bien malgré elle, resta sur Terre.