2 posts tagged “incarnation”
Danse des neurones dans le ciel de ma tête, les idées s'entrechoquent. Frappent de leurs petits poings rageurs les limites de mes capacités. Lueurs tournantes, fondantes dans le magma des envisagées, possibles qui s'enivrent d'une étincelle de réel, que ne donnerait pas une inspiration pour s'incarner ? L'artiste est le siège d'une âpre lutte pour la vie des illuminations et rêves, des envies et intuitions, tous réduits au même état de potentiel tant que la chair ne les afranchira pas de leur inconsistance persistante. Quel sort cruel pour un intangible que de dépendre du plus matériel pour son existence !
A moins que ce ne soit une illusion, que le désir d'exister soit le signe même de la chute irrémédiable et prochaine de ces êtres subtils ? Croire que l'on a besoin de la substance pour être, que laisser une trace est d'importance, est sans doute la pire prison qui soit.
Ainsi en est-il des Nephilim et de l'incarnation : sans doute leur peur de la dissolution est-elle la seule source de la nécessité du simulacre, corps d'accueil et prison de la chair, peut-être les Déchus ont-ils pris goût à la vie matérielle et à la recherche du passé au point de craindre inconsciemment de retourner à leur état immatériel originel, où seuls les champs magiques baignaient leur être ? Leur désir si manifestement affirmé n'est-il pas finalement leur crainte la plus subtile ?
Éparpillement de l'esprit qui s'évapore, alchimie subtile de l'encens d'essence, magie de la dispersion de l'être dans les champs subtils, éthers célestes transcendés par l'Athanor terrestre. Flux majestueux autant que frivole de ces filaments multicolores, où le pentacle dérive paresseusement. Mais la menace de se disloquer, happé par ces énergies fondamentales, grandit sans cesse. Ressaisiment, effarement, il scrute autour de lui en quête du Soleil, Ka si étranger et pourtant vital, ancrage nécessaire dans ce monde matériel, reflet dans les Champs de cette chair qui est une prison autant qu'un outil pour reconquérir son futur. Angoisse qui le pousse à cheminer le long d'un champ de Terre solide et épais, réconfort du Faërim désincarné.
Et soudain, l'espoir : sphère dorée dans la danse des champs magiques, un humain arrive. Appréhension de la résistance, mais la puissance du Déchu est intacte et ses branches s'enroulent autour de l'essence solaire de cet être si différent de lui dont la volonté s'efface. Incarnation : malédiction sans cesse répétée et pourtant vitale.
Tremblements violents, le corps s'effondre, un moment privé de maître, puis les traits s'apaisent. Un sourire se dessine, une main se lève vers le visage. Découverte de ce nouveau véhicule, exploration des traits. Et soudain les yeux qui s'ouvrent, sur des pupilles d'un vert profond, sur un regard intense, déterminé et triste tout à la fois. Lentement, gracieusement, des oreilles en pointe émergent de la chevelure, devenue de courte et blonde un flot châtain. Reflets verts colorent la peau de mousse. Effluves frais d'humus et de feuilles parviennent aux narines du Faërim, qui observe avec un sourire de satisfaction ses ongles épais qui prennent peu à peu la texture d'un bois très dur.
Il se relève et inspire longuement, ouvrant grand ses bras pour accueillir cette renaissance. Puis il se met à penser "elle", dans sa jupe rouille et son corsage. C'est la première fois qu'il incarne une femme. Pensée en suspens, il savoure la nouveauté de l'expérience en quelques pas légers. Très agréable. Agile, souple, jeune. Une grande satisfaction l'envahit, il se sent prêt à partir à la découverte de monde nouveau, forcément nouveau, au vu du décalage temporel qu'il constate dans l'esprit de son hotesse. Près de mille ans ! Les choses ont dû bien changer...
Il fait quelques pas, fouille rapidement dans l'herbe et saisit avec douceur une petite statuette en os, qu'il glisse dans sa poche, avant de s'éloigner sur le sentier d'un pas assuré.