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Un éclat de soleil lui arrache une larme. La sueur coule, lui pique les yeux. Ses muscles crient leur fatigue, ses pieds échauffés lui arrachent une grimace de douleur. Pourtant, elle ne peut s'arrêter, pas maintenant. Il serait trop bête d'avoir tant souffert pour s'arrêter si près du but. Son esprit déterminé encourage son corps éprouvé. Elle sait qu'il faut continuer, quoi qu'il arrive, avancer même de façon infime, tant qu'elle avance. Le fait même qu'elle ait considérablement ralenti son allure est le signe qu'elle s'approche de la fin.
Elle fait encore un pas, puis un autre. Tout autour d'elle a perdu couleur, substance, odeur, consistance. Elle chemine dans un néant traversé seulement par le fil de feu sur lequel ses pieds se sont engagés il y a longtemps. Le temps lui-même s'effiloche peu à peu. Elle lève son pied, encore. Lentement, mais sûrement. Puis le repose. Le pas suivant, impossible de lever, alors elle pousse juste son pied en avant, et puis l'autre. Elle ne marche plus, elle glisse, au ralenti. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que la volonté. Elle n'avance plus, elle ne peux plus bouger, mais son esprit désire encore avancer, malgré tout.
Alors son corps reste en arrière, coquille inutile, et son âme, enfin libre, s'élance dans le fil, dans le feu, au cœur de l'abstraction même de la progression. Dans un élan infini, elle s'en va rejoindre l'origine de l'appel impérieux qui l'a tirée de son quotidien.
À l’arrivée de l’hiver, le froid se fait plus vif. On commence à apprécier la chaleur du feu principal autant pour réchauffer les membres que pour faire cuire les ragoûts et bouillies. Voyant l’attroupement conséquent autour du chaudron, elle esquisse un sourire et se dirige discrètement vers le foyer secondaire, guidée par une intuition encore timide.
Il a été consciencieusement nettoyé au printemps dernier, on a même disposé à proximité assez de petit bois pour le premier feu de l’hiver. L’été est passé entretemps, et elle doit quand même dégager le tout de bandes de tissu déchirées dans de vieilles tuniques, attendant là de servir de bandages ou de chiffons. Elle les dépose un peu plus loin, de manière à ce que la personne qui les a faites puisse les retrouver aisément, et s’assied devant l’espace vide.
Elle ferme les yeux et suit le fil de l’énergie qui l’a amenée là, d’abord hésitant, ténu, bientôt plus épais, plus assuré, imposant enfin l’image d’une large torsade de feu à son esprit ouvert, réceptif. Le serpent de flammes orangées descend du ciel jusque sur sa tête, puis s’enroule autour de son torse, de ses jambes, la réchauffant jusqu’aux tréfonds de son âme, transformant son corps en un brasier d’énergie crépitante.
Ainsi investie de l’essence du feu nouveau, elle dépose dans le creux du foyer de la mousse sèche, des brindilles et des pommes de pin, puis des branchages un peu plus gros. Savant assemblage, sculpture instable autant qu’éphémère. Elle se relève, recule d’un pas et, satisfaite, part dehors chercher des bûches qu’elle dispose dans la niche à droite, délogeant une poule qui en avait fait son nid. Il ne manque plus qu’une étincelle. Elle hésite, moment de flottement. Fermant à nouveau les yeux, elle penche la tête et écoute la voix sifflante qui lui susurre : « Le feu de la grande maison doit demeurer un, le fil des générations doit maintenir cette unité du foyer originel. »
Elle se retourne alors vers l’assemblée qui entoure le foyer principal. Dans un silence attentif, elle s’avance, auréolée d’une chaleur douce et d’une lueur orangée, jusqu’au bord du feu. Elle s’agenouille et salue la vitalité, l’énergie, la permanence, de ce foyer qui est le centre de la grande maison autant que de leur vie. Derrière elle, comme une onde de prière muette vient la soutenir, une approbation collective l’enrobe et ajoute à la chaleur qui réchauffe les corps celle qui réchauffe les cœurs.
Elle saisit délicatement un tison et l’emmène vers le foyer secondaire, ajoutant au feu nouveau qui l’habite la matière et l’essence du feu ancien. Arrivée devant sa sculpture de bois, elle attend que tous l’ai rejointe pour approcher son tison de la mousse.
D’abord seul un filet de fumée s’élève, et enfin la magie opère et une flamme surgit, la mousse s’embrase. Dans de petits crépitements, c’est bientôt au tour des brindilles. C’est parti ! Elle s’écarte de quelques pas pour laisser la place libre. Le silence se rompt alors, et dans un ultime mouvement fluide de cette cérémonie improvisée, chacun dépose à son tour petit bois ou bûchette dans le feu avec un mot d’accueil.
Elle s’installe un peu en retrait et laisse l’énergie du feu refluer en elle. Chacun sait qu’il faudra du temps avant qu’elle reprenne entière possession d’elle-même et elle savoure cette solitude de l’entre-deux. Touchée par la joie qui émane des présents, elle laisse fleurir dans son cœur une immense gratitude pour cette nouvelle incarnation du sens dans le quotidien.
Elle s'impatiente un peu, dansant d'un pied sur l'autre, en attendant que la ligne bouge. D'une couleur indécise, projetée sur le sol par l'entrebaîllement de la porte, le mince filet prend bientôt une allure de fleuve. Elle s'élance vers la porte maintenant ouverte et profite du moment où l'occupant de la pièce tourne la tête pour se faufiler. Avant qu'il ait pu réagir, elle a déjà saisi le médaillon et se jette dans le feu ronflant. La pièce de métal rentre dans sa paume au fur et à mesure que la chaleur parcourt ses veines, inonde son être et son âme. La cheminée est immense et le feu, au plus haut de son activité, l'enveloppe de ses flammes. Les braises lui font un siège impérial, et le bronze dans sa paume chante un air de retrouvaille.
L'homme lui lance un regard furieux mais ne peut s'approcher du brasier, et elle lui renvoie un sourire éclatant. Levant les bras, elle va même jusqu'à intimer aux flammes de s'élancer vers lui, et il finit par fuir cette déesse de l'enfer. Alors victorieuse, elle laisse le feu la consumer toute entière, pour renaître, grandie de la marque du médaillon, dans le feu de sa forge.