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Elle est partie tôt, aux premières lueurs du jour, suivant une intuition plus qu'un appel. Quittant la chaleur de la grande maison, elle suit le sentier à peine marqué qui mène aux nouveaux enclos à chevaux. Le chemin comme le lieu sont encore presque vierges, les poteaux tout neufs, l'herbe intacte. Elle a tout le long du parcours un sentiment de fraîcheur qui s'accentue une fois arrivée près du premier enclos, celui qui accueillera les futurs poulains à naître. Dans la lumière grise du jour naissant, elle suit du regard les formes nouvelles qui bientôt deviendront familières dans ce paysage quotidien. Elle s'approche et passe sa main distraitement sur le bois. Un éclair bref dans son esprit l'avertit et elle ôte sa main juste à temps pour échapper à l'écharde traîtresse du piquet. Bientôt les chevaux en s'y frottant lisseront le bois de ses aspérités.
A cette heure incertaine, où le ciel hésite entre la nuit et le jour, elle perçoit enfin ce que ce lieu n'avait pas révélé alors qu'elle participait à sa construction. Encore neuf, sans passé, mais déjà plein des idées et des espoirs de ses concepteurs, il est un endroit idéal pour écarter les voiles vers le futur, les devenirs possibles. Du monde, de la tribu, ou plus simplement, plus humblement, des jeunes poulains qui bientôt s'y trouveront. Certaine maintenant de ce que l'univers attends d'elle, elle pénètre dans l'enclos d'un bond souple et va s'installer au centre. Assise dans l'herbe humide de rosée, elle laisse venir à elle le froid, la sensation de mouillé, dessine en esprit les contours de son environnement et tisse avec cela un manteau de réalité dont elle enveloppe son noyau intérieur, qu'elle invoque de quelques notes de son chant d'âme. Une fois assuré cet ancrage, elle se laisse traverser par ce qui vient. Le paysage peu à peu se dissout, le voile se lève devant ses yeux intérieurs et elle accède enfin à la vision qui l'a éveillée de bonne heure ce matin.
Espérance de
vie, souvenirs de mort, elle oscille entre deux mondes, portant en elle la clef
qui mène à chacun d'eux et saura peut-être un jour les réunir. Oscillation
subtile, fragile, qui met son corps en tension. Elle semble ainsi vibrer en
permanence, et cette vibration se transmet à son environnement. Autour d'elle
le vert des feuilles est plus éclatant, les ombres plus profondes, les rochers
semblent animés d'un feu intérieur, ce feu qui est le sien.
À force de se tenir au seuil des mondes, elle semble par moment ne plus
appartenir au nôtre, et nous frôle tel un fantôme, surpassant les meilleurs
éclaireurs. Équilibriste virtuose, elle jongle avec les mystères de la vie et
de la nature, qui pour elle sont des évidences, tant ces univers sont devenus
partie intégrante de son être.
Elle est pour sa tribu un trésor précieux, à protéger des atteintes de ce
monde. Car l'harmonie délicate qu'elle tisse chaque jour pour ses pairs est
régulièrement menacée par les affrontements politiques. Elle n'est pas du monde
de la guerre, ses compétences sont ailleurs, et alors la protection des
guerriers lui est acquise, tout comme d'ailleurs les ressources des faiseurs et
éleveurs, car son corps ne saurait se satisfaire uniquement de l'impalpable qui
est la matière de son quotidien. Elle n’a pas non plus la pratique des
guérisseurs, mais ses inspirations leur permettent parfois de perfectionner
leurs remèdes ou d’ajouter un nouvel usage à certaines plantes ou mélanges. Elle
est à part, apportant à chacun des indications pour insuffler dans leur vie,
dans leur art, la lumière subtile qu’elle reçoit d’ailleurs. Elle est un canal
entre les mondes, une passeuse d’énergie.
Le seul art qui lui soit propre, et qui renforce encore l’amour de ses proches, est le chant. Elle chante pour déchirer les voiles invisibles des passages, mais aussi pour la beauté pure des mélodies. Alors, elle n’est plus qu’une jeune fille qui se dévoile avec pudeur. Seuls quelques privilégiés ont pu être témoins de ce chant de son âme, qui lui permet de se recentrer, de trouver en elle-même le lieu secret où s’ancrer dans ses errances. Cette vibration unique qui est elle, qui garde intacte son identité quand tant d’énergies venues d’ailleurs viennent l’habiter pour venir s’inscrire à travers elle dans le champ de notre réalité. Ainsi le chant lui donne la force chaque jour de ne pas se dissoudre dans le merveilleux et l’obscur qu’elle côtoie avec tant de facilité, trop peut-être. Il maintient la cohésion de son être et sa beauté pourrait ravir les âmes simples, à tel point qu’elle déploie un luxe de précautions avant de le laisser s’exprimer.
Les anciens ont su dès sa naissance qu’elle était à part, hors normes, et il a fallu du temps pour laisser fleurir ce qu’ils sentaient d’exceptionnel en elle. Mais aujourd’hui, elle a trouvé sa place, son équilibre. Elle n’est ni leader, ni sage, ni dépositaire d’un savoir secret, juste une lumière qui vient embellir la vie de la tribu, la relier à l’univers dans sa beauté complexe, et apporte parfois des solutions originales, un autre regard, une impulsion nouvelle, auxquels d’autres apporteront vie et corps dans leurs domaines respectifs.
Pour un peu, et certains ne se cachent pas de le penser, on pourrait croire qu’elle est l’incarnation de l’âme de la tribu.
La souche est ferme, elle s’y installe comme sur un trône, au milieu du tapis de feuilles mortes et d’herbe grillée par le gel. La nature en sommeil la berce de son murmure hivernal. Elle est tranquille, l’esprit en repos, face au paysage impassible, brillant de givre. Peu à peu le froid gagne sa peau, s’insère dans ses veines, son esprit, son âme. Statue de glace immobile, ne demeure qu’une étincelle au fond des yeux du bleu-gris de la mer en Bretagne.
Petite présence insolite dans cet instant figé, petite fée éveillée par l’endormissement du corps. Présence du merveilleux manifesté, elle brille d’un éclat sans pareil et finit par éclipser tout le reste, soleil radieux qui fait fondre la glace et ramène le printemps en hiver. Du sommet de son crâne jaillit une fleur au parfum capiteux, enivrant, qui sème autour d’elle des grains de pollen d’or. Renaissance. Elle se lève, couleurs retrouvées et sourire aux lèvres, pleine de cette vie nouvelle qui bientôt gonflera son ventre.
Toujours à l'envers, saisie par le froid, accrochée à sa branche comme un enfant au sein de sa mère.
Toujours à l'endroit, rotie par le soleil, perchée sur son toit comme un enfant sur les épaules de son père.
Sans cesse enivrée de vent et de sel, fouettée par le sable, bercée par les flots, emportée par les tourbillons du temps.
Encore touchée par la grâce d'un baiser, habitée d'une présence si puissante qu'elle l'englobe tout entière.
Nue mais habillée de la Déesse, drapée de son essence comme de la plus chaude des robes.
Elle traverse la vie et le temps morcelé et conserve intact son soleil intérieur.
Sentiment intense et poignant d'une chute irréparable, d'un abîme insondable qui s'ouvre brusquement sous ses pieds, sous ses sourires et engloutit le tout en une noirceur palpable.
Souffrance embaumée, placée avec délicatesse dans un écrin de nuit. Elle a touché le fond et rebondit sans hâte, laissant un sillage nacré dans la substance pâteuse de son désespoir. Son cri immobile s'enfle en une rondeur irisée qui l'absorbe et la confine.
Néant vide, intense, plénitude de l'absence.
Elle n'est plus.