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Pas à pas, sur la feuille blanche qui recouvre la campagne endormie, elle avance. Sans bruit, retenant son souffle déjà rendu ténu par l'altitude, elle suit la piste de petites traces mouchetées. Sa présence furtive dérange si peu l'ordre de la forêt qu'un lapin passe à quelques mètres sans lui prêter attention. Tunique, veste, pantalon et bottes blancs, peau laiteuse, cheveux d'un blond nordique, yeux gris clair : rien ne détonne dans le paysage de ce matin d'hiver.
La piste est vitale, mais elle sait que si elle ne la quitte pas des yeux, elle ne risque pas de la perdre. Comme ce qu'elle suit est là sans vraiment y être, elle a tout son temps, et sa progression se fait sans hâte, au rythme de la nature. Ni la faim ni le froid ni le sommeil ne l'atteignent. Au fil du temps et de son cheminement, elle devient de plus en plus translucide, basculant peu à peu vers l'univers qu'elle convoite.
La porte, le seuil peuvent se trouver ici aussi bien qu'ailleurs, et nombreux sont ceux qui se sont perdus corps et âmes à la chercher en vain. La piste mouchetée est un des chemins les plus ardus, les plus exigeants, mais aussi les plus puissants. Ses chances sont plus importantes, mais le prix à payer si elle échoue est plus grand. Ce choix a été fait pour elle il y a longtemps, par sa marraine devant la Déesse, et elle l'approuve maintenant de tout son être.
Elle fait corps avec la piste, elles se correspondent parfaitement, bientôt elles ne feront plus qu'une et le seuil se présentera, elle le sent. Ce n'est qu'une question de temps, de patience, de concentration. De tout cela, sa réserve est grande, pour ne pas dire inépuisable.
Elle passe l'épaule de la colline, le gué d'une rivière, un petit bois de chênes, puis redescend dans une vallée...
Hier j'ai exploré un nouveau sentier, sur la colline au-dessus d'Espère. J'ai fait la boucle prévue, cependant j'ai croisé plein de sentiers qui partaient dans les bois, et j'ai eu bien des envies de me perdre. Ou encore d'aller me nicher au creux d'un tas de pierre et de regarder le soir tomber, de sentir la fraicheur envahir la colline avec les ombres. Ou encore de m'allonger sur l'herbe, la mousse et les feuilles et de guetter l'apparition des premières étoiles, avec les branches des petits chênes comme écrin.
Mais j'ai suivi le plan et le balisage jaune qui m'a ramené inexorablement vers le village et la civilisation, avec un pincement au coeur en pensant à tous les petits coins tranquilles que j'avais laissé derrière moi. Il fallait bien que je rentre pour aller chercher mon petit poussin chez la nounou, cependant une partie de moi est restée en arrière, à cheval sur une branche à savourer la soleil couchant et le vent dans les feuilles.
Chemin qui serpente entre les murets et les chênes, jonché de feuilles d'automne, de glands et de brindilles.
Sur le tas de pierre, sous les arbres, les pieds nus goûtant la fraîcheur de cette fin d'après-midi, je savoure un moment de calme et de retour vers moi, hypnotisée par la danse de ma plume sur le papier vert d'eau.
Bientôt viendra le temps de Samain, et ce lieu me paraît tout indiqué pour le fêter comme il se doit.
Inspiration, souffle profond qui me nourrit, me berce et me transporte tout à la fois. Inspire l'air légèrement humide, les senteurs de mousse et de terre ; expire les mots simples, la calligraphie délicate des phrases dont l'encre sèche à peine déposée sur la surface douce du papier légèrement vergé.
Les cailloux ne sont pas des plus confortables, mais ils valent bien un fauteuil sous un toit. Ici, rien n'arrête le regard jusqu'aux nuages gris et bas, qui laissent filtrer une lumière calme et sans ombres.