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La matinée est déjà bien avancée, elle a pris un peu de retard sur son emploi du temps habituel, mais qu'importe, la rivière sera toujours là demain ! Elle franchit la haie de houx, recueillant au passage une feuille à peine détachée de l'arbuste pour caresser distraitement sa surface douce et luisante, et s'immobilise soudain. Au coin de son œil, un éclair bleu, appel inédit et impérieux.
Elle oublie aussitôt ce qu'elle s'apprêtait à faire et quitte le sentier. Elle grimpe la pente douce de la colline en direction du bosquet de hêtres et s'arrête à mi-chemin. Elle est là, posée comme une évidence dans son écrin d'herbe tendre. Une fleur.
Petite, simple, avec des feuilles oblongues d'un vert sombre et duveteux, six pétales d'un bleu... et un cœur d'un jaune d'or. Son regard est aspiré par l'émotion de ce bleu inouï, son cœur bat à tout rompre, et elle entonne aussitôt son chant familier, pour ne pas sombrer dans l'extase qu'elle pressent. Comme un soleil dans un ciel de printemps bordé d'une végétation épanouie, d'une beauté immense et pure, simplement là.
Peu à peu, elle mêle à son air personnel des notes inspirées de la vibration de ce bleu, et laisse les larmes couler le long de ses joues pour se perdre dans l'herbe fraîche. Unie dans le chant, dans l'émotion et la beauté, la fleur et la femme rayonnent ensemble d'une lumière qui baigne la nature autour d'elles et transfigure l'instant. Tous les êtres aux alentours, touchés par cette aura, sentent leur cœur gonflé d'une émotion soudaine, et les sourires fleurissent.
Sur le lit, son corps repose. Ramené au campement, séché, veillé par un ami cher, il est en sécurité. Son esprit, lui, est encore loin, toujours connecté à la vibration de l'arc-en-ciel. Il n'est pas sûr qu'il revienne jamais.
Elle rêve. Profondément, lentement. Le temps pour elle ne respire plus au même rythme.
Une présence immense, lumineuse. Elle. A ses côtés, une autre, plus dense. Lui. Face à face, conciliabule silencieux et pourtant limpide : curiosité, désir, transgression. De lui, puissance contenue dans la matière, coule une larme. D'elle, beauté simple et majestueuse, émane un chant intense. Deux émotions se rencontrent, onde et corpuscule fusionnent. Entité vibrante d'amour, énergie et matière mêlées. Instant suspendu, l'âme de la passeuse baigne dans l'essence primordiale, transfigurée, sa vibration à l'unisson de celle de l'amour incarné.
Puis l'intense concentration atteint un seuil critique et c'est l'explosion. Sous leur regard émerveillé, temps et espace se déploient. Expérience inédite, résultat fabuleux. Leur attention respectueuse s'étend à la dimension de l'univers naissant, fascinée. Alors tout s'accélère. La passeuse traverse la complexité croissante, des atomes d'hydrogène et d'hélium jusqu'aux étoiles, au Soleil, à la Terre, à la vie, aux mammifères, aux primates, à l'homme, la conscience. Fil ténu d'une vibration qui se fragmente pour mieux ensemencer, puis se concentre à nouveau en une singularité : elle.
A l'image de l'entité première, elle est la vibration incarnée. Ainsi, elle résonne avec l'univers entier. Portée par ce chant qui est le sien autant que celui de la première elle, elle retrouve la conscience de son être, de sa respiration et ouvre les yeux.
L'arc-en-ciel, lumière frappant l'eau, lointain reflet de l'instant premier, l'a menée vers la clef de son unicité. Entière, rayonnante, elle verse une larme de joie et entonne l'air familier, bouclant la boucle. Dans le campement entier, et la forêt au-delà, le monde s'arrête, touché par la grâce des retrouvailles avec un amour familier et pourtant si lointain, le cœur sous le charme d'une émotion immense. Jamais plus qu'aujourd'hui la passeuse n'aura été le trésor de sa tribu, son lien avec l'âme du monde, l'amour primordial.
Le vent pernicieux ne cesse de lui rabattre les cheveux dans la figure et l'humidité ambiante les transforme en mèches collantes. Elle a beau se dégager régulièrement le visage, rien n'y fait, les bourrasques sont d'une constance qui lui fait défaut. Elle finit par lâcher prise et cherche à se concentrer sur le sentier. Car mettre un pied devant l'autre n'est pas chose aisée quand la bruine et le brouillard se conjuguent pour engluer le paysage. En désespoir de cause, elle renonce et s'assied dans l'herbe trempée, épuisée et transie. C'est toujours mieux que de se perdre. Un temps abrutie par la fatigue, elle dépose son sac à ses côtés et observe plus posément l'espace autour d'elle. Faute d'inspiration matérielle pour améliorer sa situation, elle laisse son esprit s'imprégner du nuage dans lequel elle baigne. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : un nuage. Elle n'est plus très loin du col, et à cette altitude, un de ces paresseux marcheur d'azur a dû passer un peu trop bas et rester accroché dans la pente.
Elle entonne un air cent, mille fois répété, familier, intrinsèque, et tandis qu'une part d'elle-même savoure ces retrouvailles, une autre s'enroule autour de l'infiniment différent. Curieuse exploratrice, elle s'étend peu à peu. De la molécule unique autant que multiple au nuage immense et protéiforme en passant par la goutte ronde aux frontières souples et le ruissellement mouvant sur son visage, chaque niveau de complexité lui présente une nouvelle énergie, subtile nuance de la précédente. Ravie de cette découverte, elle danse de l'une à l'autre, goûtant sans cesse de nouvelles variations.
Et la merveille brusquement, se révèle : l'eau résonne, elle chante peu à peu avec elle l'air familier. L'eau l'accueille, reçoit sa vibration avec la joie simple d'un enfant, la tendresse d'une mère, la passion d'une amante, la pudeur d'un père. Tout entière dans une goutte démultipliée à l'infini, elle est l'eau, l'eau est elle. Présente comme jamais et totalement perdue, elle flotte dans une félicité indicible, quand survient le couronnement, qui les frappe de plein fouet : la lumière. La résonance alors s'amplifie de cette énergie nouvelle, étincelante qui d'abord étrangère vient se fondre dans la beauté qui l'attire. A son tour, elle devient elle, se met au diapason de cette vibration de la belle qui repose, en une apogée infinie.
Lorsque ses compagnons la retrouvent enfin, elle est étendue au sein d'une mare translucide. Dans le ciel presque dégagé, un nuage qui s'éloigne a peint un superbe arc-en-ciel, miroir de ses yeux grand ouverts. Son visage est transfiguré, son corps détendu flotte. Elle respire à peine et pourtant la vie en elle brille comme jamais. Elle irradie une félicité qui les laisse un moment interdits, plongés à sa suite dans cet instant de grâce.
Espérance de
vie, souvenirs de mort, elle oscille entre deux mondes, portant en elle la clef
qui mène à chacun d'eux et saura peut-être un jour les réunir. Oscillation
subtile, fragile, qui met son corps en tension. Elle semble ainsi vibrer en
permanence, et cette vibration se transmet à son environnement. Autour d'elle
le vert des feuilles est plus éclatant, les ombres plus profondes, les rochers
semblent animés d'un feu intérieur, ce feu qui est le sien.
À force de se tenir au seuil des mondes, elle semble par moment ne plus
appartenir au nôtre, et nous frôle tel un fantôme, surpassant les meilleurs
éclaireurs. Équilibriste virtuose, elle jongle avec les mystères de la vie et
de la nature, qui pour elle sont des évidences, tant ces univers sont devenus
partie intégrante de son être.
Elle est pour sa tribu un trésor précieux, à protéger des atteintes de ce
monde. Car l'harmonie délicate qu'elle tisse chaque jour pour ses pairs est
régulièrement menacée par les affrontements politiques. Elle n'est pas du monde
de la guerre, ses compétences sont ailleurs, et alors la protection des
guerriers lui est acquise, tout comme d'ailleurs les ressources des faiseurs et
éleveurs, car son corps ne saurait se satisfaire uniquement de l'impalpable qui
est la matière de son quotidien. Elle n’a pas non plus la pratique des
guérisseurs, mais ses inspirations leur permettent parfois de perfectionner
leurs remèdes ou d’ajouter un nouvel usage à certaines plantes ou mélanges. Elle
est à part, apportant à chacun des indications pour insuffler dans leur vie,
dans leur art, la lumière subtile qu’elle reçoit d’ailleurs. Elle est un canal
entre les mondes, une passeuse d’énergie.
Le seul art qui lui soit propre, et qui renforce encore l’amour de ses proches, est le chant. Elle chante pour déchirer les voiles invisibles des passages, mais aussi pour la beauté pure des mélodies. Alors, elle n’est plus qu’une jeune fille qui se dévoile avec pudeur. Seuls quelques privilégiés ont pu être témoins de ce chant de son âme, qui lui permet de se recentrer, de trouver en elle-même le lieu secret où s’ancrer dans ses errances. Cette vibration unique qui est elle, qui garde intacte son identité quand tant d’énergies venues d’ailleurs viennent l’habiter pour venir s’inscrire à travers elle dans le champ de notre réalité. Ainsi le chant lui donne la force chaque jour de ne pas se dissoudre dans le merveilleux et l’obscur qu’elle côtoie avec tant de facilité, trop peut-être. Il maintient la cohésion de son être et sa beauté pourrait ravir les âmes simples, à tel point qu’elle déploie un luxe de précautions avant de le laisser s’exprimer.
Les anciens ont su dès sa naissance qu’elle était à part, hors normes, et il a fallu du temps pour laisser fleurir ce qu’ils sentaient d’exceptionnel en elle. Mais aujourd’hui, elle a trouvé sa place, son équilibre. Elle n’est ni leader, ni sage, ni dépositaire d’un savoir secret, juste une lumière qui vient embellir la vie de la tribu, la relier à l’univers dans sa beauté complexe, et apporte parfois des solutions originales, un autre regard, une impulsion nouvelle, auxquels d’autres apporteront vie et corps dans leurs domaines respectifs.
Pour un peu, et certains ne se cachent pas de le penser, on pourrait croire qu’elle est l’incarnation de l’âme de la tribu.
L'envolée délicate des mots dans l'azur emporte avec elle son coeur émotionné. Restés seuls sur la terre immobile, son corps et son esprit s'endorment pour un temps, abandonnés. Sa voix résonne, intonations subtiles qui éveillent la nature autour d'elle. Sur les ailes de son chant se perchent de jeunes pousses de fées, attirées là par le miel des sonorités suaves.
Elle n'est plus que cette vibration qui est le chant du monde, l'expression du merveilleux, l'essence de la vie. Elle s'y perd, s'y retrouve. Et bientôt s'évanouit en une dernière note cristalline, qui sonne la fin.