La piste mouchetée
Pas à pas, sur la feuille blanche qui recouvre la campagne endormie, elle avance. Sans bruit, retenant son souffle déjà rendu ténu par l'altitude, elle suit la piste de petites traces mouchetées. Sa présence furtive dérange si peu l'ordre de la forêt qu'un lapin passe à quelques mètres sans lui prêter attention. Tunique, veste, pantalon et bottes blancs, peau laiteuse, cheveux d'un blond nordique, yeux gris clair : rien ne détonne dans le paysage de ce matin d'hiver.
La piste est vitale, mais elle sait que si elle ne la quitte pas des yeux, elle ne risque pas de la perdre. Comme ce qu'elle suit est là sans vraiment y être, elle a tout son temps, et sa progression se fait sans hâte, au rythme de la nature. Ni la faim ni le froid ni le sommeil ne l'atteignent. Au fil du temps et de son cheminement, elle devient de plus en plus translucide, basculant peu à peu vers l'univers qu'elle convoite.
La porte, le seuil peuvent se trouver ici aussi bien qu'ailleurs, et nombreux sont ceux qui se sont perdus corps et âmes à la chercher en vain. La piste mouchetée est un des chemins les plus ardus, les plus exigeants, mais aussi les plus puissants. Ses chances sont plus importantes, mais le prix à payer si elle échoue est plus grand. Ce choix a été fait pour elle il y a longtemps, par sa marraine devant la Déesse, et elle l'approuve maintenant de tout son être.
Elle fait corps avec la piste, elles se correspondent parfaitement, bientôt elles ne feront plus qu'une et le seuil se présentera, elle le sent. Ce n'est qu'une question de temps, de patience, de concentration. De tout cela, sa réserve est grande, pour ne pas dire inépuisable.
Elle passe l'épaule de la colline, le gué d'une rivière, un petit bois de chênes, puis redescend dans une vallée...